Portrait d’apprivoiseur: Pierre-Louis Monfort, commandant de bord

Portrait d’apprivoiseur

S’il y a bien un métier auquel on pense quand on mentionne un métier stressant, c’est celui de pilote !

Pour  certains d’entre-nous l’idée-même de voler est stressante, alors celle d’endosser la responsabilité du commandant de bord…

Je suis donc allée à la rencontre du commandant Monfort qui a accepté de se prêter au jeu de nos questions.

Merci Pierre-Louis d’avoir accepté de répondre à nos questions pour nous aider à mieux comprendre les enjeux du stress pour vous et la façon dont vous l’apprivoisez

Tout d’abord, pour apprendre à mieux vous connaître, pouvez-vous nous dire qui vous êtes? Quel est le chemin de vie qui vous a mené aujourd’hui aux commandes d’un avion?

Je m’appelle Pierre-Louis, j’ai 62 ans, je suis marié, 4 enfants, 2 filles et 2 garçons dans cet ordre. Et grand père de deux charmantes gamines par ma fille ainée.

Je suis pilote de ligne depuis près de 40 ans et j’exerce à Air France en tant que Commandant de Bord sur Boeing 777 depuis maintenant 12 ans.

A quel moment avez-vous choisi de devenir pilote de ligne? Un métier un peu spécial non?

Ce n’est pas un métier mais une passion : arrivé en région parisienne à l’âge de 4 ans à Choisy le Roi, en bout de piste d’Orly, j’ai, comme tous les gamins, levé les yeux au passage des avions, très bruyants à ce moment-là. Mais à la différence de mes copains de l’époque, ce fut certainement la naissance de ma vocation, si tant est que l’on puisse parler de vocation pour ce job. La chance que j’ai eue était d’avoir un père travaillant comme coopérant en Afrique, à Cotonou, ainsi le premier voyage en avion fut à l’âge de 6 ans : Orly-Marseille-Niamey-Cotonou en 707 Air France, forcément ça marque… le séjour  dura 5 ans avec retours tous les ans pour les vacances scolaires, avant le retour définitif.

Plusieurs déménagements dus au boulot de mon père et retour à mes racines bretonnes à Brest à l’âge de 16 ans… et là, découverte d’une autre vocation : capitaine au long cours sur un gros navire…

Mon père avait plusieurs copains de lycée exerçant cette profession et ils m’ont découragé car l’avenir de la Marine Marchande était derrière…. Aussi le choix fut l’aviation, avec toujours une point de regret malgré tout, la mer….

Beaucoup d’enfants rêvent ou ont rêvé de « devenir pilote », comment êtes-vous passé du rêve à la réalité?

Le cursus fut simple mais pas facile, classe préparatoire en math sup, puis concours de l’ENAC en juin 75 et réussite…

Ensuite ce furent 4 années d’études à la fois théoriques, à Toulouse, et pratiques, à Montpellier puis un village perdu en Saône et Loire près de Paray le Monial, appelé Saint Yan où j’ai fini les études pour décrocher la licence de Pilote : le permis de conduire un avion.

Et donc après cette formation, à vous les airs aux commandes d’un bel avion?

Cela a été d’abord le chômage à la sortie avant de piloter pour de bon! Moniteur d’Aéro Club, instructeur au sol, copilote sur Fokker 28 à Air Gabon pendant deux ans, copilote chez Luxair sur Fokker 27 pendant deux ans, copilote sur Caravelle pendant un an. Puis copilote à l’UTA sur Boeing 747,ça c’était l’accomplissement de mon plus grand rêve depuis que j’étais ado! Ensuite fusion avec Air France de mon entreprise. A nouveau copilote 747 jusque en 1998 et ensuite le 4ème galon…commandant de bord, sur Boeing 737 et ensuite 777.

La prochaine étape sera la retraite.

Plusieurs étapes donc, et avec l’expérience et quelques années, connaissez-vous la lassitude?

J’ai eu la chance d’exercer un métier qui fait rêver beaucoup de monde. La passion est intacte après un peu plus de 22 000 heures de vol, soit deux ans et demi si on ne s’arrête pas. Je ne me suis jamais levé un matin en ayant la flemme d’aller au boulot. Par moments c’était un peu difficile de quitter la famille ou les amis, mais une fois la valise fermée et le costume enfilé, le plaisir a toujours été retrouvé, intact et aussi fort qu’au premier vol.

On parle aujourd’hui beaucoup de l’équilibre vie professionnelle – vie privée, comment gérez-vous cet équilibre avec un métier comme le vôtre?

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Vue aérienne de la Cordillère des Andes http://pbase.com/boeing777

Malgré les voyages au loin, j’ai quand même un peu de temps libre et lorsque je ne suis pas trop fatigué par les vols je joue du piano classique, je prend toujours des cours depuis plus de 30 ans et je fais aussi de la photo (rendez-vous en bas de cet article pour découvrir le lien vers le site des photos). En plus de m’occuper de la famille…

Nous imaginons tous que le stress fait partie de votre vie, qu’est-ce que c’est pour vous?

Est ce que je connais le stress ? J’ai envie de dire que c’est une bonne question.

Physiquement, le stress c’est surtout la décharge d’adrénaline qui survient lors d’un événement inattendu ou imprévu. C’est la sensation de surprise, qui peut paralyser complètement le corps, la pensée et les réactions. C’est une situation que tout le monde connait : l’exemple type c’est le gamin qui arrive derrière sa grand mère avec un sac papier gonflé qu’il écrase d’un coup sec pour faire peur. La surprise déclenche le stress et la réaction sera propre à chacun, allant du rire à une baffe méritée….

Je comprends bien mais j’imagine que dans un avion les « coups de stress » peuvent avoir d’autres conséquences qu’une baffe méritée….

Il est évident que dans un avion il faut être prêt en permanence pour réagir à un événement auquel on ne s’attend pas ou auquel nous ne sommes pas préparés malgré nos nombreuses heures d’entraînement en simulateur.

Lors des conférences et enseignements reçus en permanence au long de la carrière, on nous apprend justement à reconnaitre le bon du mauvais stress. Ce n’est pas nouveau, c’est la NASA qui étudia la première, les réactions humaines en situation dégradée voire dangereuse et qui trouva les parades pour y remédier. Les astronautes se devaient de rester cool…

Les études ont montré l’existence de deux stress selon la physiologie de chacun, le bon ou le mauvais stress. Le bon stress c’est celui qui donne un coup de fouet et nous permet de retrouver presque immédiatement 100 % de nos capacités intellectuelles et cognitives. Le mauvais stress c’est celui peut venir ensuite, parce que l’on s’est laissé déborder par la situation rencontrée ou parce que l’on ne sait pas comment réagir ou que faire. La limite entre les deux dépend de plusieurs facteurs, c’est toujours soit une raison physiologique, soit une raison liée aux connaissances intellectuelles mais le stress qui nous assaille va dépendre du niveau du problème rencontré..

Les heures passées en simulateur pendant lesquelles on est assommé de pannes diverses dans tous les domaines d’un vol, sont là pour nous entrainer à réagir le jour où une vraie situation d’urgence survient. Les pannes auxquelles on nous entraine peuvent être mécaniques (pannes moteurs ou pannes d’instruments de toute sorte) des problèmes dus à des situations météo inattendues (un terrain qui se ferme à cause d’une arrivée de brouillard ou un orage qui traine sur le terrain) ou soucis humains (le passager malade qui nous amène à nous poser en route sur un terrain qui n’était pas prévu). Des situations qui peuvent sembler extraordinaires pour le commun des mortels mais qui pour nous sont courantes, pas toujours banales ou faciles à appréhender.

Même si on sait que l’on est au simulateur et que l’on ne risque pas notre vie, l’arrivée de pannes inattendues déclenche quand même un certain stress. Le fait de savoir que l’on va avoir une panne ne va pas faire monter le stress a un niveau très élevé du fait que nous ne sommes pas en l’air.

Alors ensuite, lorsque l’on est dans l’avion, en vol, on se doit d’être dans une veille active si je peux dire. Il faut être prêt à tout en l’espace de quelques secondes. Quelle que soit la phase de vol, début, croisière, approche et atterrissage tout peut survenir. Il faut être prêt et malgré les heures de simulateur nombreuses on n’est jamais certain de devoir faire face à une panne « comme dans les livres ». Il y aura toujours le petit grain de sable qui va faire qu’une situation a priori claire va vite pouvoir se transformer en catastrophe si l’on n’y prend pas garde.

Dans ces cas-là, le stress va nous réveiller et mettre tous nos sens en éveil de façon à pouvoir agir efficacement.

Donc vous êtes entraîné et préparé à gérer voire utiliser votre stress en cas d’urgence, mais concrètement quelle sont les situations qui peuvent vous mettre en état de stress ?

Il est vrai que de par mon métier, je suis soumis de temps en temps à un stress variable en temps et en niveau, mais je n’irai pas jusqu’à dire que c’est dangereux. C’est juste qu’il faut s’habituer à ce stress. Les différents niveaux de stress vont bien entendu dépendre des alarmes qui vont arriver.

Les différentes alarmes dans un cockpit ont d’ailleurs été programmées en fonction de la gravité de la panne qu’elles nous signalent. Ce peut être des alarmes lumineuses, jaune si c’est important et rouge si c’est grave ou plus, voire urgent. Dans des cas extrêmes une alarme sonore est couplée pour bien nous signaler le degré d’urgence de la situation.

Je dois reconnaitre que chaque alarme va générer un niveau de stress variable dépendant de l’alarme elle-même, et des circonstances dans lesquelles elle survient. Si c’est une alarme sur un instrument alors qu’on a à peine quitté le parking, la surprise va être là mais le stress sera faible.

Au contraire une panne moteur au décollage ou un feu en croisière va générer un stress maximum. Il n’y a pas de moyen d’éviter cela, c’est physique.

Mais la suite de l’événement qui est l’utilisation d’une check-list va permettre de diminuer le stress ou du moins de le rendre acceptable.

Le fait de savoir comment agir vous permet donc de réduire le stress?

Oui, la seule manière de réduire le stress est la connaissance de la machine et des événements qui peuvent survenir.

Quelle que soit la surprise il faut pouvoir se raccrocher à une bouée de sauvetage qui en l’occurrence est la seule manière de rendre ce niveau élevé acceptable et gérable. Sinon on risque de tomber rapidement dans un état de panique qui va annihiler toute possibilité de réflexion ou d’action.

Il ne faut pas perdre son sang froid, dit-on couramment, et la seule manière est la connaissance parfaite des réactions à avoir. La peur n’empêche pas le danger, mais on peut éviter la peur.

Parmi tous vos souvenirs liés au stress, quel est le meilleur?

Les meilleurs souvenirs sont ceux où le stress a permis d’agir vite et sans précipitation dans des situations d’urgence médicale. Deux fois, à la suite de soucis médicaux très graves de passagers, il a fallu se dérouter et se poser sur un terrain inhabituel. Ce qui n’est pas toujours aisé. Mais le fait également d’être en équipage avec deux ou trois copilotes permet d’agir efficacement puisque le niveau de stress rencontré n’est pas le même pour tous. La mise en commun des facultés, connaissances et ressources individuelles nous a permis de gérer ces situations sans soucis.

Et le plus mauvais?

Les plus mauvais je les oublie vite… ce sont peut-être les soucis météo qui peuvent devenir les plus préoccupants, des orages imprévus, un vent plus fort qu’annoncé sur le terrain où l’on va se poser, un terrain qui se ferme avant l’arrivée suite à des chutes de neige plus fortes que la prévision météo.

Un événement qui est stressant immédiatement c’est le foudroiement de l’avion lors d’un orage. Le bruit est comparable à un coup de canon dans l’avion et la lumière peut être aveuglante temporairement.

La première fois le stress monte très vite, très haut… Les fois suivantes un peu moins mais ça reste impressionnant.

Une fois encore, la seule manière d’éviter ce mauvais stress c’est d’anticiper. L’expérience ainsi que la connaissance de l’avion sont des bonnes choses pour diminuer la dose de stress !

Et pour vous détendre, le top du chill pour vous cela consiste en quoi?

Le top du chill à la suite d’un vol éprouvant, c’est d’aller boire une bière au bar de l’hôtel avec les collègues et de raconter des blagues idiotes.

Si vous aviez la possibilité pendant le mois prochain, par exemple le mois de juillet, de faire ce que vous voulez, que feriez-vous?

Si j’avais un mois devant moi et que ce soit possible j’aimerais être dans une des voitures qui suit le Tour de France.  C’est un de mes rêves.

Et si vous aviez un an?

Si j’avais un an devant moi, le top du top serait de faire le tour du monde à la voile dans un trimaran de course et passer le cap Horn un jour de tempête avec un albatros pour tenir compagnie. Ça c’est vraiment l’expérience la plus géante dont je puisse rêver.

Pourriez-vous partager avec nous un projet que vous aimeriez pouvoir mettre en œuvre un jour?

Question difficile car je n’y ai jamais pensé en fait.

Créer une nouvelle organisation humanitaire pour aller creuser des puits en Afrique et redonner de l’eau aux villages perdus.

Vous avez déjà vécu beaucoup d’expériences un peu hors du commun mais y en a-t-il une que vous aimeriez vivre en particulier?

Cela se rapproche peut-être de la question sur une année à occuper… Mais sinon une expérience à vivre serait d’aller dans l’espace, dans la station spatiale comme l’a fait notre collègue pendant six mois.

Avez-vous des recettes pour faire baisser le stress?

Faire baisser le stress…

Drôle d’idée que de faire baisser le stress…

Le stress est ce qu’il a de mieux dans la vie d’un homme.

Que ce soit à ski sur une piste très raide et verglacée, en voiture sur un circuit à 300 km/h, en chute libre avant d’ouvrir le parachute, en vélo dans une descente de montagne, sur un dériveur en train de surfer sur les vagues avec un gros temps, une audition de piano devant les autres élèves de ma professeur de musique (c’est juste le trac…)…  tout est bon à prendre…c’est extraordinaire de sentir l’adrénaline.

Mais avec mon métier, je commence a utiliser une technique inventée par un anglais parce que la situation est quand même différente. Dans un avion, dès qu’il a à faire face à une panne ou un événement inopiné,  il se force a mettre ses mains sous ses cuisses quelques secondes. Ça l’empêche de toucher à n’importe quoi sans réfléchir et ça le force à penser lentement. Ensuite il attaque le traitement de la panne en ayant l’esprit un peu serein.  Je commence à utiliser cette technique mais il faut encore que je me force à y penser. Sinon une des solutions que j’emploie depuis longtemps c’est de faire quelques inspirations profondes suivies d’expirations le plus lentes possibles, 4 ou 5 et ça suffit pour arrêter les tremblements, mais avec l’expérience il y a de moins en moins de tremblements…

Prendre quelques secondes avant de « toucher à n’importe quoi », cela semble une bonne manière de prendre du recul avant d’agir et que nous pouvons tous utiliser!

Merci beaucoup Pierre-Louis d’avoir pris le temps de répondre à nos questions, cela va nous permettre de réfléchir sur nos propres situations de stress et la manière d’y réagir !

Pour retrouver de magnifiques photos comme celles illustrant cet article rendez-vous sur http://www.pbase.com/boeing777

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Golden Gate Bridge
http://pbase.com/boieng777

 

 

 

 

 

Valérie Pasquier
A propos de Valérie Pasquier 84 Articles
Spécialiste du Stress et de la manière de l'apprivoiser depuis près de 20 ans et rédacteur en chef du site apprivoisersonstress.fr Master Spécialiste en Sophrologie Caycédienne, instrcuteur de méditation, collaborant avec des entreprises, des institutions et des particuliers dans l'étude et la mise en place de solutions J'ai toujours été intéressée par le partage des informations les plus pointues sur ces sujets et eu envie de parler des stratégies gagnantes. Coordinatrice et fondatrice d'"Apprivoiser son Stress" et http://apprivoisersonstress.fr Vous retrouverez des informations plus spécifiques sur les cours, stages et ateliers sur le site http://sophrologe-au-quotidien.com

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